Doublage : La Reine des neiges

Depuis 2008, lors du cafouillage éditorial de l'édition DVD de WALL.E où l'on trouvait le doublage québécois dans l'édition vendue en France, on soupçonne fortement que c'est la succursale française qui contrôle à la fois les versions françaises et les versions québécoises des films Disney. Bien que le doublage propre à chaque territoire soit bel et bien produit dans sa patrie d'origine, il n'existe apparemment plus aucune succursale québécoise destinée à adapter les versions anglaises. Depuis, les soupçons n'ont fait que s'affirmer et se confirmer petit à petit. On se souviendra de Là-haut en 2009 qui proposait Charles Aznavour dans les deux versions, puis celles de Anthony Kavanagh et Richard Darbois l'année suivante dans La princesse et la grenouille. En 2010, c'est une furieuse polémique qui va gronder depuis le Québec car il s'était vu refuser la participation de Mario Desmarais, jugé trop vieux par Disney France, pour reprendre le rôle de Buzz Lightyear dans Toy Story 3. Raiponce poussa plus loin le rapprochement franco-québécois où pour la première fois, le texte des chansons fut adapté dans une seule et unique version... française bien entendu ! 2012 enfin, Les mondes de Ralph ne sera pas épargné non plus, où exceptionnellement, c'est le comédien canadien Benoît Brière - ayant excellé dans le rôle de Sa Sucrerie - qui fut donc proposé également dans la version française du film.

Désormais, La Reine des neiges confirme la donne car, à l'image de Raiponce, l'ensemble des chansons vont se révéler dans le texte strictement identiques, mais comble du désespoir, la quasi-totalité des dialogues aussi ! Espérons que le jour soit encore lointain de la disparition pure et simple de la version québécoise au profit d'une unique version française internationale, mais reconnaissons que mon signal d'alarme tiré depuis des années semble se profiler un peu plus chaque année. L'intérêt d'analyser les deux versions de La Reine des neiges est donc relativement limité, et c'est franchement regrettable. La minuscule différence ne réside donc que dans la performance des divers comédiens, et heureusement, parce que sinon, je n'aurais absolument rien à raconter dans cette page. Commençons donc par la première différence mineure entre la version française et la version québécoise. On remarquera ainsi que les choeurs masculins de la première chanson du film sont strictement identiques, elles ne varient ainsi que sur certains personnages apparaissant au premier plan, et bien entendu dans la voix du jeune Kristoff. Pour le reste, ce sont les mêmes chanteurs dans les deux cas.

La scène suivante permet d'enfin réellement découvrir les voix québécoises et françaises de la famille royale, ainsi que des trolls. Nous pouvons donner l'avantage à la version québécoise pour Elsa et Anna (jeunes et adolescentes) qui savent se rendre plus espiègles que la version française, tandis que le Roi est aussi parfaitement interprété par Yann Guillemot et par Tristan Harvey. Alors qu'ils ne jouent vraiment pas dans le même registre vocal, Paul Borne et Guy Nadon apportent deux interprétations radicalement différentes pour Pabbie. La version française préférera jouer sur l'angoisse provoquée par les pouvoirs d'Elsa, tandis que la version québécoise préférera une version paternaliste moins alarmiste et donc plus rassurante. Une fois adultes, Elsa va se scinder en deux voix totalement dissonantes dans la version québécoise. Alors que le personnage a très peu de texte à son actif, Aurélie Morgane s'en tire largement mieux qu'Anaïs Delva sur les dialogues. Dommage malheureusement que le raccord avec les chansons d'Anaïs Delva (imposées dans les deux versions) soit aussi mal intégré. De fait, on entend nettement qu'il y a deux comédiennes cachées derrière le personnage, car leurs voix ne s'accordent absolument pas ensemble. A contrario, Anna bénéficie d'une seule comédienne pour la voix et les chansons aussi bien dans la version québécoise que française. Véronique Claveau s'en sort d'ailleurs admirablement dans les deux registres, tandis que Emmylou Homs aura un peu de mal à chanter juste dans la version française. Elle manque légèrement de « coffre » si je peux m'exprimer ainsi.

Concernant les rôles masculins Guillaume Beaujolais va donner une voix aristocratique au Prince Hans, alors que Nicolas Charbonneaux-Collombet préfère lui donner une voix élégante mais dans un registre plus courant. Sur Kristoff, mon choix totalement subjectif va directement à Gabriel Lessard. Non pas que Donald Reignoux ne convienne pas au rôle, mais celui-ci étant beaucoup trop présent sur les écrans français dans des dizaines de rôles actuellement que je trouve désormais sa voix surexploitée. Bref, un fort écoeurement m'empêche d'apprécier Kristoff à sa juste valeur dans la version française. Tout comme Donald Reignoux, Bernard Alane est aussi une voix surexploitée particulièrement dans les séries d'animation en France, mais curieusement, j'apprécie les facéties irrésistibles du comédien accentuant le côté dépravé du duc de Weselton. Mais je reconnais que Jacques Lavallée s'en sort tout aussi bien, si ce n'est peut-être un tout petit peu mieux ! Abordons enfin le dernier rôle d'envergure, à savoir Olaf. Je craignais par dessus tout Dany Boon, refroidi par l'épouvantable doublage qu'il avait offert à Horton des studios Blue Sky. Dany Boon y avait fait... du Dany Boom au détriment de Horton. Cette fois, au contraire, Dany Boon est réellement devenu Olaf, tout du moins dans les dialogues. La chanson étant une catastrophe, quelle que soit les trois versions entendues (Il en existe en effet une version alternative chantée par Emmanuel Curtil dans l'album CD). Marc Labrèche se démarque complètement du comédien français, offrant une autre facette à Olaf, qui reste tout aussi agréable et parfois même un peu plus drôle (il n'hésite pas à parler de son.. hum... derrière !).

Parlons des chansons de La Reine des neiges, qui sont quand même la grande force, mais aussi la grande faiblesse du film. Difficile en effet d'accepter le profond déséquilibre chanson/narration de La Reine des neiges qui vont rebuter froidement les allergiques aux comédies musicales dans les 35 premières minutes. On en vient même à craindre que les personnages ne poussent encore la chansonnette tout le reste du film dès qu'ils ouvrent la bouche, c'est dire. Mais en contrepartie, le film offre de nombreux vrais tubes que l'on fredonnera forcément après les avoir entendus. Le constat est le même dans les deux versions : elles sont toutes excellentes, que ce soit sur « Je voudrais un bonhomme de neige » ou «Le Renouveau », à deux exceptions près : « En été » par Olaf (déjà évoqué au dessus) et « Nul n'est parfait » qui reste rigolote mais affreuse à écouter. Elle me fait d'ailleurs penser à « Un gars comme toi » dans Le bossu de Notre-Dame, mal intégrée elle aussi au récit. Terminons enfin cette longue analyse par « Libérée, délivrée », summum de tout le film. Invariablement chanté par Anaïs Delva dans les deux versions, cette chanson phrase remémore les grands tubes Disney des années 90 où le texte divergeait fortement de la version originale, mais dans laquelle l'essence même était parfaitement préservée (souvenez-vous de « Ce rêve bleu » ou « C'est la fête », n'ayant pas vraiment de rapport avec « Un nouveau monde » ou « Soyez notre invitée »). Loin de pénaliser La Reine des neiges, malgré le douteux synchronisme labial sur la chanson, « Libérée, délivrée » mérite amplement d'être LA chanson phare du film.

Si l'on met de côté ce rapprochement franco-canadien des deux doublages qui fait un peu froid dans le dos, La Reine des neiges offre deux versions francophones d'indéniable qualité qui font honneur au matériel d'origine. Etant dans le texte quasi-similaire, votre choix se portera donc naturellement vers l'une ou l'autre version par pure affinité. Il n'empêche, n'hésitez pas à écouter l'une et l'autre version si vous en avez l'occasion, cela vaut le détour !

9 avril 2014 par Olikos