Musique : Mary Poppins, l'ultime chef d'oeuvre

Michel Bosc est compositeur et orchestrateur. Il vous propose de découvrir avec lui son quatrième dossier consacré à la musique d'une oeuvre de Walt Disney.

Pour ce film dans lequel Walt Disney s'est particulièrement investi, une étonnante conjonction de talents s'est surpassée. Devenu un classique, ce grand cru a suscité une comédie musicale du même nom qui triomphe à son tour. Ce film résonne aussi comme un adieu.

Une équipe de choc

Mary Poppins est l'héroïne d'une série de six ouvrages rédigés par Pamela Lyndon Travers, de son vrai nom Helen Lyndon Goff (1899-1996) et publiés à partir de 1934. Walt Disney, conseillé par sa fille, comptait depuis longtemps en tirer un film ou un dessin animé mais l'auteur, ombrageux et susceptible, se méfiait d'une possible trahison lors d'un passage à l'écran, si bien qu'il écoula des années avant qu'un contrat puisse être enfin signé. Avant même cette échéance, Walt Disney chargea deux frères auteurs et compositeurs d'élaborer une série de numéros musicaux dans la perspective d'une réalisation : Robert Bernard Sherman (né en 1925) et Richard Morton Sherman (né en 1928). Issus d'une famille de musiciens, ils étaient imprégnés d'une solide culture « Broadway » et classique, Richard ayant joué de la flûte en duo avec le célèbre pianiste, chef d'orchestre et compositeur André Prévin, et joué dans l'orchestre des troupes du conflit coréen de 1953 à 1955. Dès 1961, ils étaient célèbres avec deux « tubes », Let's Get it Together et You're Sixteen.

Pour Mary Poppins, ils produisirent une importante quantité de chansons avant d'apprendre que le contrat définitif pour l'obtention des droits d'adaptation n'était pas encore signé, ce qui reporta le projet à une date ultérieure et leur permit de travailler sur d'autres films des studios. L'on doit ainsi de nombreux bijoux disneyens à ce sympathique tandem : Merlin l'enchanteur (1963), Le Plus heureux des milliardaires (1967), Le Livre de la Jungle (1967), The One and Only, Genuine, Original Family Band (1968), Les Aristochats (1970) et L'Apprentie sorcière (1971), ainsi que des musiques pour les parcs d'attraction (notamment, la célèbre marche It's a Small World et l'hymne Carousel of Progress). Ils sont aussi les compositeurs du célèbre film de Ken Hughes Chitty Chitty Bang Bang (1968).

Les arrangements musicaux de Mary Poppins et la musique d'accompagnement du film furent réalisés par un grand maître, Irwin Kostal (1911-1994), dont le palmarès s'étend de la direction d'orchestre à l'orchestration en passant par la composition. On lui doit notamment la musique de la série télévisée Gunsmoke (1955), l'adaptation pour l'écran des films de Robert Wise West Side Story (1961) et La Mélodie du Bonheur (1965). C'est encore lui qui prit en charge les réorchestrations et la direction de la nouvelle bande sonore de Fantasia (1982), supprimée en 1990 au profit de l'ancienne (si Disney tient compte de l'attachement des fans aux bandes originales, il n'en tient aucun compte pour les versions étrangères.) ; enfin, il est intervenu dans L'Apprentie sorcière (1971) et Peter et Elliott le dragon (1977).

Avatars musicaux

Le travail accompli par les frères Sherman démontre, outre l'étendue de leur talent, leur prodigieuse productivité. Manager hors pair, Disney parvenait à obtenir de chacun de ses collaborateurs qu'il se surpasse. Les frères Sherman livrèrent une importante quantité de chansons avant qu'une sélection ne soit effectuée. Il y eut donc beaucoup de perte parmi les morceaux d'origine, plusieurs n'étant pas retenus dans le film, mais ils n'ont pas été perdus : on les retrouve disséminés dans la musique instrumentale du film lui-même, tandis que certains furent repris dans différents films des studios, notamment Compagnon d'aventure (1962), Le Livre de la Jungle (1967), Le Plus heureux des milliardaires (1967), L'Apprentie sorcière (1971), The Slipper and the Rose (1976), et la version télévisuelle des Aventures de Winnie l'ourson (1983). Certains numéros musicaux furent supprimés, tantôt à la demande de Pamela Travers (qui exigea notamment que la scène du mètre à ruban pour mesurer les enfants soit reprise avec exactitude ; une chanson, Measure Up, avait pourtant été prévue à cet endroit), tantôt par souci de maintenir et d'équilibrer le rythme général du scénario.

Les acteurs eux-mêmes firent même des suggestions utiles, ce qui nous a notamment valu l'un des « tubes » du film, A Spoonful of Sugar, proposé par Julie Andrews. La composition simultanée de Mary Poppins et des premières esquisses de L'Apprentie sorcière explique en partie la parenté existante entre ces deux films. Outre un acteur commun, David Tomlison, et un lieu identique (Londres), deux profils musicaux ont été retenus : une chanson ternaire, au caractère élégiaque (Chim Chim Cher-ee d'une part, Portobello Road d'autre part) et une marche militaire typiquement américaine (bien que les films se déroulent en Angleterre), dans l'esprit du compositeur John Philip Sousa (1854 -1932) : A Spoonful of Sugar d'une part, Substitutiari locomotion d'autre part (peut-être le séjour de Richard chez les troupes du conflit coréen explique-t-il ce goût !).

Un casting parfait

On reste songeur lorsque l'on songe aux actrices qui furent un temps pressenties par Disney pour incarner l'héroïne. La musique y aurait beaucoup perdu si Bette Davis, par exemple, avait été engagée. Julie Andrews est née en 1935 dans une famille de musiciens. Elle chanta dès l'âge de 12 ans. A dix-neuf ans, elle avait incarné Cendrillon dans la comédie musicale de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II ; en 1960, elle s'était illustrée à Broadway avec le rôle de reine Guenièvre, dans Camelot d'Alan Jay Lerner et Frederick Loewe. Elle n'avait que 28 ans lorsqu'elle fut pressentie par Disney. A cette époque, la Warner venait tout juste de lui préférer Audrey Hepburn pour My Fair Lady, de George Cukor, d'après la comédie musicale inspirée par la pièce de George Bernard Shaw, Pygmalion (1914) ; une situation d'autant plus extravagante qu'Audrey Hepburn n'était pas chanteuse et que Julie avait déjà chanté ce rôle sur scène mais, à l'époque, sa notoriété n'avait pas été jugée suffisante. Vocalement, le timbre de Julie Andrews est très facilement identifiable. D'une parfaite justesse et d'une impeccable diction, il possède des aigus brillants, quoiqu'un peu métalliques. Elle est capable de vocaliser facilement : dans le duo du miroir, c'est sa voix qui a été conservée dans les versions étrangères du film (tout comme les vocalises d'Adriana Caselotti, dans Blanche-Neige, et de Mary Costa, dans La Belle au Bois dormant, furent prudemment conservées dans les versions étrangères).

Julie Andrews est enfin une actrice capable de siffler, si virtuose que le chant de l'oiseau « animatronic » de la séance de la nursery est le sien. Richard Wayne Van Dyke, à l'écran Dick Van Dyke, est né en 1925. Après avoir été présentateur télévisuel, il s'était illustré dans de nombreuses productions de Broadway. Plus qu'une voix, c'était un tempérament comique, capable de s'adapter à toutes les situations, ce qui lui vaudra d'ailleurs d'interpréter, outre le rôle du ramoneur Bert, celui du vieux banquier. Autres caractères solides, David Tomlinson incarne le père, le pingouin serveur, le jockey et la poignée de parapluie en forme de perroquet, et Glynis Johns joue le rôle de la mère (déçue de ne pas décrocher le rôle-titre, elle exigea d'avoir son propre numéro musical). Les enfants, Karen Dotrice et Matthew Garber, avaient déjà fréquenté les studios Disney, notamment dans The 3 Lifes of Thomasina. L'équipe s'étoffait aussi des talents de chanteurs suffisamment doués pour incarner entre autres animaux, avec humour et esprit, des oies (Marni Nixon), une vache (Marc Breaux) ou un cochon (Thurl Ravenscrof). Ce dernier, basse profonde membre de l'ensemble vocal Mellomen, s'est également illustré dans un nombre impressionnant de productions Disney : La Boîte à musique (1946), Cendrillon (1950), Alice au pays des merveilles (1951), Peter Pan (1953), La Belle et le clochard (1955), La Belle au Bois dormant (1959), Les 101 Dalmatiens (1961) et Merlin l'enchanteur (1963). Par la suite, il participa également aux Aristochats (1970) et aux Aventures de Winnie l'ourson (1977).

Une VF idéale

On ne peut s'empêcher de frémir en imaginant ce qu'aurait donné une nouvelle VF, si Disney s'était avisé de la produire, comme il l'a fait pour la plupart de ses grands classiques, n'hésitant pas à les dénaturer sous le prétexte de les moderniser. L'intérêt d'un doublage contemporain du film est d'offrir des voix qui correspondent vraiment aux prestations des acteurs originaux, et non pas des adaptations dans l'air du temps. Le plateau de la VF de Mary Poppins comportait Eliane Thibault (Mary Poppins), Michel Roux (Bert), Roger Tréville (Mr Banks), Anne Germain (Mrs Banks sur la partie chantée), Nicole Riche (Mrs Banks sur la partie vocale) Elisabeth et Benjamin Boda (les enfants). Eliane Thibault a également doublé la partie chantée du rôle-titre de L'Apprentie sorcière, dans la première VF. Elle avait fait une brève apparition cinématographique dans Les Gaietés de l'escadrille, de Georges Péclet (1958), et enregistré plusieurs disques. Bien qu'elle ne double pas Julie Andrews dans La Mélodie du Bonheur (c'est Mathé Altéry qui le fit, et cette chanteuse incarna également la VF chantée de My Fair Lady), elle a tout de même chanté ce rôle pour les disques Decca. On l'entendit dans plusieurs opérettes, de Lecoq ou d'Hervé. Sa voix est parfaite : claire, légère, à la diction limpide, aux aigus faciles, elle relève d'une école de chant français qui a en grande partie disparu. Michel Roux (1929-2007), comédien et chanteur, avait un naturel pince-sans-rire et un solide tempérament théâtral.

Tout comme Eliane Thibault, il incarnait les deux voix, parlée et chantée. On lui doit aussi les voix françaises d'acteurs aussi variés que Montgomery Clift, Bing Crosby, Jerry Lewis, Franck Sinatra, Vittorio Gassmann, Kirk Douglas, Jack Nicholson ou Tony Curtis. On le vit aussi réussir souvent sur les planches, au théâtre, à la mise en scène et dans de nombreux films. Ce talent polymorphe fait de lui un Bert léger, primesautier, toujours élégant et drôle. Par la suite, il s'illustra dans le rôle de Grand Coquin, dans Pinocchio (deuxième doublage, 1975). Roger Tréville, après avoir doublé Robert Mitchum, James Stewart, Grégory Peck et Oliver Hardy, retrouva David Tomlinson dans le doublage français original de L'Apprentie sorcière. Lui aussi s'illustra dans un grand nombre de films et de pièces de théâtre. Parmi les chanteurs du film, figurent Anne Germain et Jean Cussac. On entendait aussi ce tandem dans la deuxième VF de Bambi, dans les années 1970, et dans Robin des Bois en 1973. Anne Germain (la voix de Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort et dans Peau d'Ane de Jacques Demy, et la voix du célèbre générique télévisé de L'île aux enfants) et Jean Cussac (que l'on entend dans le rôle du prince dans Blanche-Neige, mais aussi dans Merlin l'Enchanteur et dans Le Livre de la Jungle), faisaient tous les deux partie des Swingle singers, un ensemble vocal jazz d'une grande virtuosité.

Des chansons

Les chansons du film sont particulièrement réussies : très caractérisées, variées, mémorisables facilement, elles n'ont rien perdu de leur charme. Chem Cheminée (Chim Chim Cher-ee), avec son caractère nostalgique et ternaire, repose sur une marche harmonique d'une grande poésie. Souvent, l'accordéon vient l'émailler de touches populaires et citadines ; c'est le thème qui permet d'identifier Bert. Les Soeurs suffragettes (Sister Suffragette) sont un numéro parlé et chanté dans la plus pure tradition de Broadway. Je vis et mène une vie aisée (The Life I Lead), est conçu à peu près sur le même moule, pour former la paire avec la chanson de madame Banks. Toutes les deux sont fréquemment rythmées avec une caisse claire aux couleurs très militaires. Petite Annonce pour une nounou (The Perfect Nanny), à cheval entre la comptine et la berceuse, scintillante de glockenspiel et de pizzicati, s'adapte à ravir aux voix des enfants. Un Morceau de sucre (A Spoonful of Sugar), leitmotiv de Mary Poppins, revêt un caractère dynamique décuplé par ses accélérations continuelles et ses cuivres rutilants.

Il souligne le côté autoritaire mais souriant du personnage. Quelle jolie promenade avec Mary (Jolly Holiday), sautillant et primesautier, est un numéro d'une exquise fraîcheur. Il est traité par Irwin Kostal en thème et variations avec une époustouflante virtuosité orchestrale. On y trouve même un bref solo de guitare électrique. Supercalifragilisticexpialidocious, très coloré, est inoubliable et d'une énergie communicative, grâce aux accords de banjo. Ne dormez pas (Stay Awake), une berceuse, expressive et tendre, fonctionne admirablement. Nourrir les p'tits oiseaux (Feed the Birds) tirait des larmes à Walt Disney lui-même ; ce fut l'une de ses chansons préférées et il lui arrivait de convier les frères Sherman à venir la lui jouer. Elle est traitée avec des choeurs d'une grande puissance. C'est bon de rire (I Love to Laugh) est plus classique ; Deux pences (Fidelity Fiduciary Bank), inspirée par les musiques anglaises victoriennes, a quelque parenté avec le menuet de My Fair Lady. Prenons le rythme (Step in Time), quoique basé sur une cellule mélodique minimaliste, fonctionne avec puissance et fait lui aussi l'objet d'un travail délirant de thème et variations, mobilisant toutes les ressources de l'écriture musicale. Enfin, Laissons-le s'envoler (Let's Go Fly a Kite) réunit les choeurs au tutti orchestral pour couronner le film.

Des couleurs

Accordéon, banjo, piano, saxophones, guitare électrique, choeurs et grand orchestre : Irwin Kostal n'a pas lésiné sur les moyens. Jamais son sens de la couleur ne s'est aussi puissamment exprimé. Les guirlandes de bois, en arpèges, ne cessent de pailleter le film, dès l'arrivée de Mary Poppins et surtout dans la scène à travers les dessins à la craie de Bert. Des fulgurances aux cordes (séance chorégraphiée de A Jolly holiday) des glissandi de cors (notamment dans la scène des pingouins), de nombreux segments de harpe, quelques traits de piccolo bien placés, des phrases de basson humoristiques (pour représenter l'amiral Boom, par exemple), des sourdines judicieusement distribuées aux cuivres participent eux aussi à la féerie ambiante. La scène du manège, pailletée de célesta, de glockenspiel et de harpe, est d'une délicieuse délicatesse. La percussion est riche : timbales, grosse caisse, caisse claire, tambour de basque, wood block, cloches de vache, cymbales, triangle, glockenspiel, vibraphone, xylophone, tam-tam, carillon tubulaire. Les cordes sont relativement peu nombreuses mais, munies de sourdines, elles nimbent avec un velouté extraordinaire Stay Awake et le début de Feed the Birds (avec des tierces de clarinettes puis des traits d'accordéon désarmants d'efficacité). Le dynamisme musical ne retombe pas un instant.

Cette musique est inventive et puissante, elle ne manque jamais son effet, d'autant plus qu'elle intervient toujours à des moments-clés, sans jamais se voir reléguer au rang de simple toile de fond sonore utilitaire. De même, l'utilisation des leitmotivs est d'une intelligence toujours lucide, comme la superposition de A Spoonful of Sugar et de Jolly Holiday lors de l'arrivée au pays « dessiné », ou de A Spoonful of Sugar et de Step in Time, en imbrications thématiques judicieuses. La grande scène de ballet est émaillée d'interjections de vents et de percussions débordantes d'ingéniosité et d'originalité ; c'est sans doute la séquence la plus influencée par son époque (les années 60). Ce n'est pas seulement un parcours du combattant pour les danseurs : l'orchestre y est très sollicité, avec des dissonances nombreuses qui épicent la musique, des glissandi de trombones, des aigus de trompettes, des cors groupés en unissons, des fusées de bois, des traits suraigus de cordes, des toms basses, le tout agrémenté de pastiches de danses folkloriques anglaises.

A tous ces titres, la musique de Mary Poppins constitue l'un des derniers grands chef-d'oeuvres des studios. Il porte la trace de l'investissement du grand génie qu'était Walt Disney, qui savait décupler la motivation, le talent et la puissance créatrice de ses équipes.

15 septembre 2010 par Michel Bosc