Orchestre national de Lyon dirigé par Frank Strobel, avec Louis Schwizgebel au piano

Michel Bosc est compositeur et orchestrateur. Il est également auteur du livre L'art musical de Walt Disney : L'animation de 1928 à 1966 publié chez L'harmathan en 2013.

Il vous propose de découvrir avec lui son cinquième dossier consacré à la musique d'une oeuvre de Walt Disney.

N.B. : Les images illustrant cet article sont tirées de la vidéo promotionnelle de Disney réalisée pendant les concerts de l'Auditorium de Lyon entre les 20 et 23 décembre 2012 et non des concerts Parisiens, à partir desquels a été rédigé cet article, ayant eu lieu entre le 1er et le 2 mars 2014.

Ciné-concert   : « Fantasia en concert »

Ce spectacle était une idée passionnante : interpréter « live », avec un orchestre symphonique, les musiques accompagnant Fantasia de Walt Disney. Fantasia et Fantasia 2000, plus exactement. Est également présentée une séquence, finalement non incluse dans le premier Fantasia et recyclée dans La Boîte à musique (1946) sous le titre A Tone Poem, avec la chanson Blue Bayou par Ken Darby ; ici, la pièce est jouée telle qu'elle aurait dû intégrer Fantasia, accompagnée par le Clair de lune de Debussy orchestrée par Stokowski.

L'entreprise a le mérite d'offrir au grand public toute la puissance et le raffinement d'un orchestre vivant (on saluera les pupitres des bois, particulièrement magnifiques). Le programme était le suivant : premier mouvement de la Ve symphonie de Beethoven de Fantasia 2000, les trois derniers mouvements de la VIe puis Casse-Noisette de Tchaïkovski (Fantasia) et L'Oiseau de feu de Stravinsky (Fantasia 2000), L'apprenti sorcier de Dukas (présent dans les deux opus), Rhapsody in Blue de Gershwin, Pomp and Circumstance d'Elgar et Les Pins de Rome de Respighi (Fantasia 2000). Cette sélection peut notamment s'expliquer par les effectifs pléthoriques exigés par des pièces comme l'orchestration de la Toccata et fugue en ré mineur de Bach par Stokowski (16 bois, 14 cuivres, 2 harpes) ou comme le Sacre du printemps de Stravinsky (19 bois, 18 cuivres), trop nombreux pour le concert qui mobilisait pourtant 105 exécutants. Contrairement à ce qu'indiquaient les illustrations du programme (au texte peu inspiré), le ballet tiré de La Gioconda de Ponchielli n'était pas interprété ; la présence de choeurs dans la partition de l'Ave Maria de Schubert en a également empêché l'interprétation.

Les partitions d'origine, celles des films, ont-elles été exhumées pour servir de base au concert ? La disparition des choeurs de Pomp and Circumstance d'Elgar révèle que non. Il a cependant fallu reconstituer les coupures pratiquées dans les musiques originales, de façon à conserver la cohérence avec les images ; elles sont nombreuses et fréquentes. Par exemple, pour la Valse des fleurs de Casse-Noisette, les mesures 37 à 87 ont disparu, ainsi que les 23 mesures après la lettre H de la partition Dover.  Dans L'apprenti sorcier, outre des coupes nombreuses mais chirurgicales et (presque) insensibles,  il a paradoxalement fallu composer quatre mesures supplémentaires dans l'introduction, en répétant à l'octave la phrase que le cor reprenait déjà de la flûte : exigences du scénario obligent ! Cette pirouette se retrouve donc dans le spectacle. La Pastorale est l'une des pièces les plus condensées, son écriture symétrique permettant de larges coupes : mesures 150 à 154, 160 à 162, 177 à 206, 245 à 250 et, enfin, 258 et 259, aménagement de l'orchestration avec ajout de quelques coups de timbales, etc.

 Visuellement, le passage d'un Fantasia à l'autre n'est pas toujours confortable mais l'orchestre vivant apporte une puissance de couleurs qui n'appartient qu'à lui. Le chef parvient à épouser étroitement les images, même s'il est presque impossible d'adhérer absolument aux fluctuations continuelles de tempo exercées par Stokowski ; quelques dérapages des cordes se produisent sous l'effet de ces variations mais l'orchestre sait adhérer aux climats, passant brillamment de l'extase onirique du Clair de lune aux incandescences fulgurantes de L'Oiseau de feu en passant par le déhanché tonique de la Rhapsody in Blue.

Le spectacle constitue un hommage efficace au génie visionnaire de Disney : Fantasia n'a rien perdu de ses aspects révolutionnaires et de sa liberté complète, tant dans les changements de ton et de couleurs que dans l'imagination et dans la poésie. Fantasia 2000 s'en approche souvent, sans parvenir, nous semble-t-il, à égaler la démesure du premier.

Quelques tentatives intéressantes avaient déjà été menées pour rendre à Disney sa véritable dimension musicale. Erich Kunzel, en 1989, réalisait un CD somptueux d'adaptations des musiques disneyennes, conviant plusieurs choeurs et solistes autour du Cincinnati Pops Orchestra, en un long et rutilant hommage aux longs métrages et aux attractions des parcs à thèmes. À Paris, au cinéma Le Grand Rex, en 2011, une expérience du même type était réalisée, mobilisant 60 musiciens pour La Symphonie des grands classiques, sous la direction de Stanislas, mais avec des chansons remises au goût du jour, perdant au passage beaucoup de leur saveur originelle. Cette fois, le cadre de la salle Pleyel donnait le ton à une entreprise plus respectueuse des oeuvres originales : le résultat démontre que telles quelles, ces pièces sont et restent parfaites.

Nous nous prenons alors à rêver ! À quand un Fantasia complet avec orchestre et choeurs ? Ou même, une suite symphonique tirée des partitions d'orchestre originales (et non des chansons, toujours très largement défendues) des premiers chefs-d'oeuvre ? Nous pensons aux prouesses symphoniques de Pinocchio, de Bambi, de La Belle au Bois dormant. Un travail essentiel de recherche, de reconstitution, d'édition reste à faire pour que ces partitions instrumentales rejoignent le grand répertoire, ainsi que l'on fait celles des compositeurs  hollywoodiens de l'âge d'or comme Max Steiner. Les oeuvres de contemporains (John Williams, Michel Legrand ou Ennio Morricone) ont, elles aussi, gagné le répertoire des orchestres symphoniques du monde entier. Des trésors dorment dans les bibliothèques des studios, que le public mériterait de redécouvrir « live », comme dans cette expérience autour de Fantasia !

03 mars 2014 par Michel Bosc