Musique : Le second âge d'or

Michel Bosc est compositeur et orchestrateur. Suite à trois dossiers plébiscités par les lecteurs, en voici un nouveau consacré au second âge d'or des longs métrages animés de Walt Disney

La guerre avait été une période de vaches maigres, privant les studios Disney de certains moyens, mais non d'imagination. Toutes sortes d'expérimentations et de coopérations originales s'étaient faites. L'après-guerre s'ouvrit sur un deuxième âge d'or, dont chaque maillon devint un classique.

Une équipe de choc

Cendrillon (1950), Alice au Pays des merveilles (1951), Peter Pan (1953) et La belle et le clochard (1955) ont, finalement, mobilisé une équipe de compositeurs et de paroliers assez réduite, presque tous sous la houlette d'Oliver Wallace. Le traitement musical de ces quatre films très différents les réunit donc par des ressemblances certaines. C'est ainsi que la chanson Beyond the Laughing Sky, initialement destinée à Alice, fut remplacée par In a world of my own et devint The Second Star to the Right pour Peter Pan. On remarque que tous les intervenants de ces productions étaient des musiciens accomplis, capables d'aborder des styles variés avec le même talent. Nul doute que les génériques ne créditent pas exhaustivement toutes les participations des uns et des autres ; ils interagissaient et travaillaient avec une grande liberté et un esprit d'équipe que les studios ont toujours cherché à favoriser.

Cendrillon fut le fruit d'une collaboration entre Paul J. Smith et Oliver Wallace, aidés, pour les chansons, par Mack David, Al Hoffman et Jerry Livingston ; les orchestrations furent réalisées par Joseph Dubin. Alice au Pays des merveilles (Alice in wonderland) utilisa les talents d'Oliver Wallace, tandis que les chansons furent concoctées par Bob Hilliard, Sammy Fain, Don Raye, Gene de Paul, Mack David, Al Hoffman et Jerry Livingston. Joseph Debin, là encore, fit les orchestrations tandis que Jud Conlon aménagea les arrangements vocaux des choeurs. Oliver Wallace travailla encore sur Peter Pan ; il participa aussi aux chansons, entouré de Frank Churchill, Sammy Fain, Sammy Cahn, Ted Sears, Winston Hibler et Erdman Penner. Cette fois, c'est Edward H. Plumb qui assura les orchestrations, Jud Conlon poursuivant son travail sur les choeurs. Dans La belle et le clochard (Lady and the Tramp), une fois de plus, nous retrouvons Oliver Wallace. Cette fois, les chansons sont l'oeuvre de Sonny Burke et Peggy Lee ; les orchestrations ont été confiées à Edward H. Plumb et Sidney Fine et les arrangements vocaux à John Rarig.

Oliver Wallace était, à l'origine, pianiste et organiste de cinéma, un métier ingrat de l'époque du cinéma muet, et qui supposait de l'imagination, de la réactivité et un grand sens dramatique. Il rentra aux studios Disney dès 1936 et commença à se distinguer avec Dumbo, en 1941. Il composa la musique d'un grand nombre de courts métrages mettant Donald en scène, dont le célèbre et très politique Der Fuehrer's Face de 1943 ; après Cendrillon, Alice, Peter Pan et La belle et le clochard, il s'illustra notamment avec le film L'Incroyable randonnée en 1963.

Sammy Fain est une figure plus particulièrement attachée aux années 1950. Ce jazzman talentueux intervint pour les chansons d'Alice et de Peter Pan ; on le retrouvera chez La Belle au Bois dormant. Il renoua une collaboration avec Disney à la fin des années 1970 pour Les Aventures de Bernard et Bianca (1977). Grâce à ce film, il fut sélectionné aux cotés de Carol Connors et Ayn Robbins pour l'Oscar de la meilleur chanson avec Someone's Waiting for You (Quelqu'un t'attend là bas). Lui aussi, en outre, était jazzman.

Jerry Livingstone, qui intervint pour Cendrillon et Alice, était aussi brillant compositeur que parolier. Il travailla beaucoup pour la télévision (séries de toutes sortes, shows télévisés, dessins animés de Bugs Bunny ainsi qu'une série consacrée à Shirley Temple.

Sonny Burke brillait par sa polyvalence. Chef d'orchestre, orchestrateur, compositeur, il travailla pour le cinéma et la télévision. Il écrivit des chansons et participa à la musique du court métrage Zim zim boum boum (Toot Whistle Plunk and Boom), 1953.

Paul J. Smith est l'un des pionniers de cette équipe. Il était déjà intervenu sur Blanche-Neige, Pinocchio, Fantasia, Bambi (pour l'orchestration), Les Trois Caballeros, Saludos Amigos, Mélodie du Sud et Coquin de printemps.

Mack David a reçu 8 nominations aux Academy Award. Parolier, il composa aussi des chansons pour la variété.

Formations

La composition des orchestres varie peu tout au long de ce second âge d'or. Les bois se comptent par un ou deux, les cuivres par deux ou trois (sauf le tuba) ; les cordes, relativement peu nombreuses, sont enregistrées de près. Harpe, piano, célesta et percussions abondantes se retrouvent dans chaque film. Les instruments invités au gré des exigences de l'action sont innombrables. Citons, dans La belle et le clochard, la mandoline et l'accordéon pour la scène des spaghetti, les instruments orientaux qui accompagnent les chats Siamois, l'orgue Hammond qui accompagne le départ vers l'euthanasie pour le chien dans la fourrière ; l'accordéon, toujours pour la chanson du pirate dans Peter Pan, l'harmonica pour le sourire du chat de Chester d'Alice, les guitares hawaïennes, le jazzo-flûte ou les enclumes pour des effets humoristiques d'Alice et de Peter Pan.

Cendrillon, une « voix » hors normes

Ce long métrage, en renouant avec le succès, valut aux studios deux nominations aux Oscars (meilleure musique, meilleure chanson : Bibbidi-Bobbidi-Boo). Pour la première fois, les chansons firent l'objet d'un copyright de part de la Walt Disney Music Company. Il faut dire qu'avec ce film, extrêmement bien structuré autour de ces chansons, les studios avaient réussi un coup de maître. Cendrillon, c'est d'abord une voix, parlée et chantée, celle d'Ilene Woods. Cette admirable chanteuse, au timbre envoûtant, donne à la version originale du film un charme sans pareil. Pendant la guerre, elle chanta pour donner du courage aux soldats américains et les présidents Roosevelt et Truman eurent le privilège de l'entendre en privé. Dès l'âge de 15 ans, elle participa, trois fois par semaine, à une émission de radio sur la station The Blue Network. Elle était déjà l'amie de Mack David et de Jerry Livingston, qui l'inscrivirent à son insu aux auditions lancées par les studios Disney. Elle décrocha le rôle parmi 300 candidates. Par la suite, elle épousa George Bruns, à qui nous devons notamment l'adaptation du ballet de Tchaikovsky La Belle au bois dormant pour le film du même nom. C'est une interprète de rêve, vraiment originale. Peu d'héroïnes disneyennes ont été pourvues d'une voix de mezzo à la fois si veloutée et corsée, les aigus demeurant leur privilège ordinaire (que l'on songe aux vocalises de Blanche-Neige, d'Aurore ou de Mary Poppins). Ilene Woods fait merveille dans A dream is a wish your heart makes, chanson reprise par le choeur des souris, et dans sa démultiplication en quatuor vocal pour la scène des bulles de savon. So this is love, duo d'amour très daté fifties, est d'abord présenté sous forme de valse, pour le bal au palais.

Dans la première version française du film, c'est Paulette Rollin qui interprète les chansons. Cette excellente musicienne, au timbre très proche de celui d'Ilene Woods, corsé et pénétrant, chanta beaucoup pour les enfants (berceuses, chants traditionnels ou chants de Noël, reprise de la célèbre Chanson douce d'Henri Salvador, Petit homme tu pleures, Maman je t'aime, Mon p'tit papa.). Elle fut aussi une ambassadrice disneyenne en France, en interprétant les airs de Cendrillon, Alice au Pays des merveilles, Blanche-Neige, les Trois petits cochons et même Jumbo l'éléphant (sic) ainsi que des pièces classiques comme la célèbre Berceuse de l'opéra Jocelyn, de Benjamin Godard (1888). Dans la deuxième version française, Dominique Poulain la remplace (et prend en charge la voix parlée). Très talentueuse, elle a fait partie du groupe des « Fléchettes » (du nom de la maison de disque de Claude Flèche), avec Francine Chantereau, Martine Latorre et Catherine Welch. Soeurs et cousines, elles ont débuté en 1968 chez Claude François âgées d'à peine une vingtaine d'années. Après avoir enregistré en groupe sous ce nom (Dont Une fille est toujours belle), elles se sont dispersées à la mort de « Cloclo », chantant pour Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, Nana Mouskouri, Mireille Mathieu, C. Jérome et Dorothée. Rebaptisées "Cocktail chic", elles ont représenté la France à l'Eurovision en 1986. Dominique Poulain, qui avait assuré une partie des choeurs de Marie Myriam pour l'oiseau et l'enfant à l'Eurovision de 1977, enregistra en 1980 le générique de Au pays de Candy et du Village dans les nuages en 1983. Sa voix, quoique très douce et délicieuse, choisie avec une envie manifeste de moderniser la bande son, n'a malheureusement pas grand-chose à voir avec celle d'Ilene Woods.

Souris

Dans le Magicien d'Oz de Victor Fleming (The Wizard of Oz 1939), dont la musique était signée Harold Arlen, les Munchkins, cette population miniature, chantaient avec des voix suraiguës. Il s'agissait, pour les chanteurs, de chanter lentement et plus bas ; l'enregistrement, ensuite, était diffusé plus vite, augmentant le diapason des voix et accélérant le tempo. La seule réelle difficulté de l'opération consiste à tenir compte du décalage de hauteur entraîné par cette accélération. C'est ainsi que les souris de Cendrillon s'expriment, notamment avec la reprise de la chanson-phare A dream is a wish your heart makes lors de la couture de la robe de bal. Cette chanson fut le générique de L'Ami public numéro un, émission consacrée à Walt Disney, présentée par Pierre Tchernia dans les années 60 et 70 et qui enchanta des générations de petits français.

Cartoon ou long-métrage ?

Certains personnages du film tiennent davantage du cartoon et de la caricature : c'est le cas des demi-soeurs et de la bonne fée, par exemple, par rapport à Cendrillon, au Prince et à la marâtre. Musicalement, cette cohabitation est assez nette. La scène du ramassage des perles par les souris est d'une écriture extrêmement fragmentée soulignant chaque seconde de l'action, comme cela se pratique dans les « cartoons » ; l'orchestre y est beaucoup sollicité, avec des interventions fugitives de piano, des traits de bois, des cuivres bouchés, des pizzicati de cordes. La fuite de Cendrillon à minuit est bien davantage conçue comme un seul bloc symphonique (d'une belle puissance, d'ailleurs). L'utilisation des choeurs de façon instrumentale (avant l'apparition de la fée ou lors de la formation de la robe de bal) rappelle, avec un lyrisme plus réservé, les voix majestueuses de Bambi. A certains moments, pour faire écho au style visuel naïf que Mary Blair imprimait aux studios à l'époque, la musique est extrêmement dépouillée : après une courte sonnerie de cuivres, le thème du palais royal, aux cordes, n'est qu'ébauché ; lors du mariage de Cendrillon, le thème est une simple gamme descendante. Cela ne nous prive pas de trouvailles délicieuses, comme le basson qui chante la paresse et le flegme de Lucifer à son réveil ou les staccati de flûtes et de hautbois qui accompagnent le trot des souris.

La folie d'Alice

Il n'y a rien à faire, tout le monde est fou au Pays des merveilles ! C'est ce que fait remarquer le chat de Chester à Alice, et il dit vrai. Musicalement, cette folie se traduit par une énergie débordante d'une rare inventivité. Les thèmes mélodiques, souvent courts et cocasses, d'une pétulance naïve et parfois insistante, sont clairement identifiables ; ils agacent délicieusement l'oreille : I'm late chanté par le lapin, The Caucus Race, How d'Ye Do and Shake Hands puis Old Father William des deux Tweedle, l'invraisemblable The Unbirthday Song qui mobilise une batterie de tuyaux d'orgues et de flûtes en bois, l'air des cartes Painting the Roses Red. La marche des cartes, visuellement magnifique, est aussi un petit bijou d'écriture musicale, avec refrain sifflé. D'autres chansons reposent sur une rythmique confortable, légèrement swinguée, moelleuse et tonique à la fois : The Sailor's Hornpipe et We'll Smoke the Blighter Out de l'oiseau dodo, The Walrus and the Carpenter et le dégingandé T'was Brillig du chat de Chester. Impossible de ne pas mémoriser de tels refrains ! Les autres chansons sont d'une grande poésie, In a World of My Own et Very Good Advice chantés par Alice, et le thème du générique, une ample mélodie jouée avec une grande liberté de rubato, Alice in Wonderland. L'invention de la mélodie orientale de la chenille est surprenante. Le plus sublime moment du film est le choeur des fleurs, All in the Golden Afternoon, qui fait tinter le muguet avec du glockenspiel, sonner l'ampélopsis avec des cors et retentir les cymbales de marguerites. Dans cette chanson, le choeur est divisé en deux partie : l'une est purement vocale et interprète les paroles, l'autre est traitée de manière instrumentale et vocalise, parfois à des hauteurs périlleuses. Cette même technique d'écriture, qui sonne aujourd'hui de façon très disneyenne, se retrouvera notamment dans la Bella Notte de La belle et le clochard. Kathryn Beaumont, qui fut aussi la jolie voix de Wendy, est admirablement doublée (dans la version française de 1974, pour la partie chantée) par la délicieuse Victoria Germain.

Des cartes à jouer musicales

Les cartes à jouer sont interprétées par Les Mellomen, quatuor vocal fondé en 1948 par la basse Thurl Ravenscroft et le ténor Max Smith. Ils ont enregistré sous des noms variés, comme Quartet Ravenscroft, Big John & The Buzzards, the Crakerjacks. Ils se sont illustrés auprès d'artistes tels que Doris Day, Bing Crosby, Peggy Lee, ou Elvis Presley (en 1963, dans le film de Norman Taurog It Happened at the World's Fair, ou en 1969 avec The trouble with girls de Peter Tewksbury. Aux studios Disney, ils intervirent dans de nombreux dessins animés : Trick or Treat (1952), Pigs is pigs (1954), Paul Bunyan (1958) et Noah's ark (1959). On les entend également dans les génériques de Davy Crockett et de Zorro. Outre les cartes à jouer d'Alice, ils ont chanté le choeur des pirates, accompagnés par le choeur de Jud London, dans Peter Pan ; dans La belle et le clochard, ils interprétèrent le célèbre choeur des chiens à la fourrière ; ils ont également enregistré pour les disques Disneyland. A l'époque de ce deuxième âge d'or, le groupe se composait de Thurl Ravenscroft (basse), Bill Lee (baryton), Max Smith (ténor) et Bob Hamlin (ténor).

En France, les cartes à jouer ont d'abord été interprétées par les Frères Jacques. André Bellec eut l'idée de cet ensemble après la Libération, et se joignit à Georges. François Soubeyran puis Paul Tourenne complétèrent l'équipe. Le groupe interpréta d'abord folklore, negro-spirituals, chants religieux. Aimant à faire le Jacques, ils prirent le nom de Frères Jacques. Leur accompagnateur, le pianiste Pierre Philippe, ajouta sa touche personnelle à l'esprit de ce groupe. Le décorateur Jean-Denis Malclès leur fit porter collants, gants, justaucorps et chapeaux divers. Leur premier enregistrement sortit en 1948 ; bientôt, ils chantèrent des textes de Prévert, Vian ou Queneau, des musiques de Joseph Kosma, et accompagnèrent Piaf et Brigitte Bardot. Outre des pastiches classiques, ils abordèrent la chanson traditionnelle ou paillarde, brillant notamment dans La confiture ou dans la Chanson sans calcium. Il était judicieux de les recruter pour doubler les Mellomen : dans un cas comme dans l'autre, il s'agissait d'ensembles vocaux aux voix différentes mais complémentaires, ayant l'habitude les unes des autres (car le « son » d'un ensemble, quel qu'il soit, ne se crée vraiment qu'après une longue pratique), maîtrisant de solides techniques vocales et musicales.

Peter Pan, un film complexe

Walt Disney comptait sur la musique pour cimenter un film très riche en personnages, dont beaucoup ne sont qu'esquissés. C'est un motif mélodique de trois notes qui incarne Peter Pan tout au long du film, sorte d'appel espiègle construit sur un saut de quarte, qui présente l'avantage d'être harmonisé d'un grand nombre de façons, mais l'inconvénient de tourner sur lui-même sans vraiment être jamais résolu ; ce thème est, le plus souvent, joué sur la petite flûte. Autre leitmotiv, celui du crocodile, qui fait chanter le contrebasson ou le basson sur le tic-tac d'un wood block. Les chansons sont solidement campées : The Second Star to the Right déroule une fort longue phrase mélodique, utilisant efficacement les ressources du choeur. You Can Fly est découpé en deux épisodes, l'un consacré aux premiers essais de vol des enfants dans leur chambre, l'autre en une scène célèbre, au-dessus des toits de Londres. Très proche de l'action, la musique ralentit, accélère, se resserre, s'étale, entraînant les choeurs dans de vastes glissandi qui accompagnent les piqués des héros dans les airs ; ce passage se conclut sur le leitmotiv de Peter. Following the Leader est d'une efficacité à toute épreuve ; What Made the Red Man Red et The Elegant Captain Hook sont plutôt des chansons de circonstance, qu'il serait difficile d'extraire de leur contexte visuel.

La meilleure surprise du film (et le seul moment où le film s'autorise une vraie tendresse) est peut-être Your Mother and Mine, si jolie romance merveilleusement rendue par Kathryn Beaumont ; l'excellente musicienne Bénédicte Lécroart joue le jeu avec talent, malgré un phrasé extrêmement « tendance » qui risque fort de vieillir très vite (cette volonté de moderniser à tout prix une bande son indépendamment de l'âge de son support risque de rendre tous les films de Disney complètement schizophrènes. L'image et le son deviennent peu à peu indépendants, insensibles l'un à l'autre, le fond et la forme devenant dissociés). On doit à Bénédicte Lécroart, par ailleurs choriste auprès de Sheila, Gilbert Bécaud ou Elsa et interprète de musiques folks, la voix chantée de Faline dans Bambi, celle de Lady dans La belle et le clochard 2 et celle de Belle dans la Belle et la Bête, sans doute sa plus remarquable prestation. Au bout du compte, la musique de Peter Pan semble manquer un peu d'unité ; l'une des chansons avait d'ailleurs initialement été écrite pour Alice au Pays des merveilles. Proche en cela de l'approche de Cendrillon (le passage où les indiens encerclent les enfants est traité quasiment à l'identique du ramassage des perles par les souris dans Cendrillon), la bande son est entièrement soumise à l'efficacité dramatique, mais les chansons sont moins efficaces et la mosaïque des personnages, des lieux, des univers et des sentiments a du mal à trouver une cohérence dans laquelle les chansons pourraient s'intégrer plus harmonieusement.

La belle et le clochard, vers un nouveau monde

Après le « Fantasound » de Fantasia en 1940, expérience visionnaire, La belle et le clochard fut le premier long métrage animé à disposer d'une stéréophonie sur 4 voies. Ce film qui cumule les qualités a un atout précieux : il porte l'empreinte d'une artiste fabuleuse, Peggy Lee, de son vrai nom Norma Deloris Egstrom. Elle était chanteuse, auteur de chansons et actrice. Aujourd'hui, elle est considérée comme l'une des personnalités musicales les plus influentes du XXe siècle, rayonnant d'un charisme tel qu'elle influencé des personnalités aussi diverses (et fortes) que Paul McCartney, Bette Midler, Madonna, K.D. Lang, Elvis Costello, Dr. John. Elle suscita l'admiration de stars de l'envergure de Frank Sinatra, d'Ella Fitzgerald, de Judy Garland, de Dean Martin, de Bing Crosby et de Louis Armstrong. En tant que compositrice, elle collabora avec son mari Dave Barbour, mais aussi avec Sonny Burke, Victor Young, Francis Lai, Dave Grusin, John Chiodini et Duke Ellington. Ce dernier déclara "Si je suis le Duc, alors Peggy est la Reine." Mentionnons ses talents d'actrice pour son rôle dans Pete Kelly's Blues, qui lui valut une nomination aux Oscars. Un tel talent ne passa pas inaperçu dans la musique de ce film, dont He's a Tramp, au sexy déhanché, Bella Notte aux choeurs si lyriques divisés en deux parties vocales et instrumentales (la nouvelle version française, en démultipliant deux voix au lieu d'enregistrer un véritable choeur, est une catastrophe acoustique), et la chanson des Siamois, pailletée de tout un instrumentarium exotique, sont de purs chef-d'oeuvre.

Le film s'ouvre sur une scène de Noël ; pour éviter toute connotation chrétienne trop marquée, une jolie mélodie, Peace on Earth, se superpose à une paraphrase sans paroles de Stille Nacht, au choeur, avec une belle prestation soliste de Donald Novis. What is a Baby? est d'une poésie délicatement attentive au texte, avec des interludes utilisant un vibraphone et les cordes d'un piano, caressées du bout du doigt, résonateurs ouverts (ce même procédé accompagne la chute dans le terrier du lapin dans Alice au Pays des merveilles). La La Lou revêt une tendresse typiquement disneyenne, pailletée de célesta ; sans oublier l'émouvant et inventif choeur des chiens dans la fourrière, morceau de bravoure des Mellomen. Lady, bébé chiot, est gratifiée d'un leitmotiv espiègle et primesautier qui fonctionne à ravir et la rend instantanément sympathique. Certains passages d'une puissante intensité dramatique rappellent Bambi. Citons la poursuite de Lady par les chiens errants, riche en staccati dissonants ; le combat contre le rat avec son écriture morcelée, ses cuivres bouchés, ses tremolos et traits de cordes ; la course pour sauver Clochard de la fourrière, avec des attaques de violoncelles et de contrebasses à mi-chemin entre le reniflement et le battement de coeur ; la mort apparente de César, avec une timbale sur des cors. La musique atteint une puissance hors normes, qui ajoute à la modernité de ce dessin animé en lui apportant un traitement aussi noir que s'il s'agissait d'un polar ou d'un film d'action en images réelles. Par sa conception inventive, La belle et le clochard, tout en s'inscrivant dans la meilleure tradition disneyenne, préfigure nettement Le Livre de la Jungle ou Les Aristochats, qui utiliseront avec beaucoup de liberté d'excellents musiciens de jazz ou s'inspireront de musiciens rock comme les Beatles. Mais c'est une autre histoire !

14 août 2009 par Michel Bosc