Doublage : Dragons 2 (français et québécois)

C'est avec grand plaisir que je consacre une fiche à Dragons 2, le premier film non Disney ayant droit à un comparatif de doublages francophones sur le site ! Le premier d'une liste de nombreux autres films d'animation qui auront à l'avenir aussi le même honneur. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que si Dragons 2 est à la base déjà un film remarquable sur bien des aspects, les deux doublages francophones font eux aussi un véritable sans faute !! Hormis quelques détails ici ou là, elles ont pourtant assez peu de chose en commun, mais l'immersion dans le film est totale d'une version à l'autre. Cela n'a d'ailleurs pas été simple pour moi de me concentrer exclusivement sur la tonalité et les choix des comédiens de doublage, tant l'enrobage du film m'a plusieurs fois accaparé. Chacun d'entre eux s'est tellement bien investi dans son personnage qu'il m'est arrivé à plusieurs reprises de rembobiner le film, tout simplement parce que j'en avais parfois oublié dans quel but je revisionnais Dragons 2. Mais avant de faire le traditionnel tour de chacun des personnages, j'aimerai tout d'abord rendre à César ce qui appartient à César : la liste des variations qui existent entre les versions française et québécoise sur les noms des personnages et des dragons. Quelque chose qui n'est actuellement référencé sur aucun site à ma connaissance !

Chacun le sait, l'adaptation est un art délicat. L'adaptateur doit régulièrement faire des concessions pour retranscrire une série de dialogues dans une langue vers une autre, afin que celle-ci reste à la fois pertinente, cohérente et compréhensible par tous. Le gros soucis de Dragons 2 c'est que chaque nom, pour la plupart tiré des romans, est un habile jeu de mot emprunté à la langue anglaise. Dans ce type de situation, l'adaptateur a deux manières de procéder : soit il maintient le nom original au risque que les spectateurs francophones ne comprennent pas la malice qui s'y cache, soit il change volontairement ce nom en se basant sur une même logique humoristique. Que ce soit dans la version française ou québécoise, le choix s'est porté sur la seconde solution. Mais curieusement, quelquefois le même nom français de ses personnages a été conservé et d'autres fois non. Exception faite de Stoïk, Valka, Eret et Astrid qui conservent leurs noms originaux (permettant ainsi de conserver la culte réplique « Arrêtes d'être aussi stoïque Stoik » dans les trois langues), Hiccup devient Harold, Gobber devient Gueulfor, Ruffnut devient Kognedur et son frère Tuffnut devient Kranedur dans les deux versions.

Par contre, ce n'est pas le cas de Snotlout. Plus ou moins synonyme de « crachat » voire de « morveux », la version québécoise le baptise donc en toute logique Morvik. Probablement par volonté d'être plus politiquement correct pour le public français, il est dans celle-la nommé Rustik, reflétant le cliché du garçon fruste. Bien qu'il ne prononce aucun mot dans ce second épisode, son père Starkard est nommé Crachevite dans la version québécoise et Mastoc dans la version française. Vous voyez l'amusante connexion pour le père et le fils dans les deux doublages ? On retrouve cette même logique pour Fishlegs, le grand garçon un peu grassouillet et court sur pattes. Il y avait ici deux possibilités pour adapter son nom, soit on faisait allusion à sa filiation avec les pêcheurs, ce que fait précisément la version française avec Varek (inspiré du Varan, espèce gloutonne et semi-aquatique), soit on faisait allusion à ses jambes minuscules, ce que préfère la version québécoise avec Bâtonnet (où l'on peut aussi entendre bateau) !

Enfin, le dernier personnage humain a être rebaptisé est Drago Bludvist. Il m'a été difficile de cerner l'origine de son nom anglais, si ce n'est que Blud est vraisemblablement tiré de blood, le sang en anglais. Considérant sa personnalité noire, il s'agit en toute logique de le présenter comme un homme sanguinaire. La version française choisit donc de le nommer Drago Poinsanklant, un choix intéressant qui combine les expressions « Poings sanglants » et « homme sans clan » (tout son clan ayant été décimé dans le passé). La version québécoise choisit quelque chose de bien plus subtil : Drago Mortepoigne. Ce nom renvoi à deux choses, j'ignore cependant laquelle a été préférée. La première est un simple clin d'oeil aux jeux de rôles, où il existe un sortilège dit de « Poigne de la mort » qui permet à son lanceur de briser le coeur de son adversaire (psychiquement ou directement avec sa main). La seconde possibilité viendrait de « poignée de l'homme mort », ce levier mécanique sur lequel on doit constamment maintenir une pression sous peine de bloquer le mécanisme (exemple : si un conducteur de train relâche la pédale de contrôle de sa locomotive, le train s'arrête au cas où le conducteur aurait fait un malaise). Cette seconde possibilité conviendrait parfaitement à Drago, qui doit constamment maintenir la pression pour garder le contrôle des dragons qu'il domine par la terreur.

Pour en terminer avant de passer à la suite, évoquons enfin les dragons. Les deux versions conservent à l'identique en français les noms de Krokmou, Bouledrogre, Cognedur, Cranecrocheur, Jumper, Crokpik, Coupeurdepluie et Cogneboiteur. Ce n'est par contre pas le cas du dragon à deux têtes des jumeaux. Sans aucune finesse, la version française leur donne un duo de noms... flatulent qui combine les onomatopées Prout et Pet. Charmant... Dans la version québécoise, l'une des têtes se nomme Barv, l'autre Beurv, une amusante allusion à la recette de bar au beurre ! Enfin, le dernier dragon qui porte un nom différent dans les deux versions est l'immense Dragon Alpha que présente Valka à son fils. La version française le nomme basiquement Icebeast, tandis que la version québécoise lui offre un titre plus ronflant avec Molosse Iceberg. Voilà qui termine mon passage en revue des variations au niveau des noms. Passons à présent aux principaux comédiens des deux versions francophones !

A l'époque peu connu du public français, Xavier Dolan est aujourd'hui un artiste québécois qui a su se faire un nom auprès des plus grands réalisateurs nord-américains. Concernant le doublage, il fait ses premiers pas alors qu'il n'avait que huit ans en 1997. Déjà rodé à cet exercice, il décroche en 2010 le rôle de Harold dans le premier film, et le retrouve donc naturellement quatre ans plus tard. Cependant, Xavier Dolan n'utilise pas pour Harold sa voix naturelle beaucoup plus grave que celle entendue dans le film, car il la module légèrement afin de donner un caractère juvénile à Harold. Il offre également à Harold un caractère sérieux et réfléchi, tout en accentuant son côté entêté. Le résultat est très bon, quel que soit le personnage avec lequel il discute. Sur la version française, on retrouve le prolifique Donald Reignoux, qui a lui aussi débuté très tôt dans le milieu. Si vous me lisez depuis longtemps, vous savez que je me suis fortement lassé de ce comédien, aussi talentueux qu'il soit, car il est aujourd'hui omniprésent sur la scène du doublage français. Cependant, cela ne peut remettre en cause la qualité de son interprétation pour Harold, qu'il reprend lui-aussi pour Dragons 2. Donald Reignoux fait un choix différent, il adopte un ton plus désinvolte, plus enjoué, plus tête en l'air que le Harold de Xavier Dolan. Cela lui permet d'effectuer un virage vers la maturité à la fin du film quand Harold comprend le chemin qu'il doit désormais suivre. Ce choix vocal de la version française est donc tout aussi probant que la version québécoise.

Sur la version québécoise, j'avoue avoir un petit coup de coeur pour Sylvain Hétu (Stoïck) et Carl Béchard (Geulfor). Ces derniers roulent les « r », ce qui donne un côté chantant très agréable à ces deux personnages. Cela m'interpelle d'autant plus que cette caractéristique vocale, que l'on entend souvent au Québec, est aussi extrêmement fréquente dans ma région d'origine dans le sud de la France (non, rien à voir avec l'accent Marseillais, arrêtez de l'imaginer ! J'ai dit sud, pas sud-est !). C'est d'autant plus remarquable que cela permet à la fois de donner un caractère enjoué que redoutable, surtout pour Stoïck, lorsque c'est nécessaire. En version française, on retrouve le tout aussi excellent Emmanuel Jacomy qui donne au personnage une voix puissante et caverneuse. Lui qui donnait une âme douce et monstrueuse à la Bête en 1991, réussit à faire de même avec Stoïck, un véritable leader pour le peuple de Beurk. Tous deux livrent d'ailleurs une superbe interprétation lorsqu'ils chantent avec Valka. Pour Geulfor, Julien Kramer choisit d'en faire un personnage totalement burlesque, ce qui convient totalement au personnage tel qu'on se l'imagine. Mais il n'oublie pas de lui donner quelque répliques pleines d'émotion qui donne de l'épaisseur à Geulfor.

Concernant Valka, les deux doublages lui offrent une voix vraiment parfaite. Sur la version québécoise, on retrouve Anne Dorval qui avait par le passé livré une exubérante et superbe Dory dans Le monde de Nemo. Ici, elle joue un rôle radicalement différent, beaucoup plus sérieux, mêlant habilement une sensibilité féminine à une guerrière redoutable. Anne Dorval n'est actuellement pas inconnue du public français, puisqu'il l'a découverte dans la série québécoise Les Parent diffusé sur Gulli. Mais les plus attentifs d'entre nous remarqueront le gros travail de diction qu'elle a effectué pour Dragons 2, puisqu'elle a totalement gommé son pourtant agréable accent canadien. Sur la version française, c'est Isabelle Gardien qui lui prête sa voix. Elle aborde globalement le personnage de la même manière, si ce n'est qu'elle la rajeunie par son timbre de voix plus fin. Elle lui apporte aussi une curiosité presque enfantine et un côté protecteur lorsqu'elle évoque sa tendresse pour les dragons. Dans les deux cas, les deux comédiennes sont d'excellents contrepoints à Stoïck lors de leur duo chantant, dont les paroles sont par ailleurs fortement différentes.

Pour terminer cette analyse, plus longue que je ne le pensais au départ mais qui n'aborde que la surface des choses, je voudrais parler de Drago. Je laisse en effet volontairement de côté les autres personnages tels que Astrid, ses amis de Beurk et Eret. Non pas qu'ils soient moins intéressant, mais parce que la qualité de leur doublage est somme toute très similaire d'une version à l'autre. Cela ne me permet pas de franchement les départager, à moins d'aller fouiller dans les quelques nuances. Par contre, Drago est un personnage qui parle assez peu car il arrive tard dans le film. Sa première apparition ne devait en aucun cas être manquée. Dans la version québécoise, Pierre Auger accentue très fortement sa voix, rendant le personnage presque théâtral. Par son intonation, Drago renforce sa domination non plus sur les seuls dragons, mais aussi sur l'assemblée qui l'entoure. Il a la puissance, il est le chef, et personne ne pourrait oser s'opposer à lui. Sur la version française, Frantz Confiac lui offre une voix plus naturelle, il ne force pas plus que nécessaire ses envolés lyriques. Loin de le desservir, Drago gagne en puissance et, surtout, en perversité. On a donc autant peur de lui dans la version française que québécoise. Une vrai réussite donc.

Pour conclure, car il faut bien un moment pour le faire même si on aimerait encore poursuivre, je ne peux nier que Dragons 2 bénéficie de deux adaptations francophones ahurissantes et formidables à écouter. La qualité de ces doublages est telle que l'on est, en quelques minutes à peine, absorbé complètement par l'intrigue de cet excellent long métrage produit par Dreamworks Animation. Mais après tout, un chef d'oeuvre ne pouvait prétendre à ce titre s'il n'était pas soigné quel que soit la version dans laquelle on le découvre !

6 novembre 2015 par Olikos