Doublage : Les Croods (français et québécois)

Les Croods est un long métrage de Dreamworks Animation que j'apprécie particulièrement, bien que son idée de départ tienne sur pratiquement un timbre poste. C'est avant toute chose une longue et éperdue fuite en avant pour des personnages qui poursuivent sans relâche leur route vers une chimère. Même la fin du film s'achève sur une sorte de non fin totalement ouverte, avec des personnages qui continuent d'avancer toujours plus loin vers l'aventure. Pour autant, les scénaristes Kirk De Micco et Chris Sanders avaient livré un spectacle de très bonne qualité, servi par des personnages franchement savoureux. Un constat de qualité que l'on retrouve non sans un certain plaisir dans les deux versions francophones de Les Croods.

En tout bien tout honneur, commençons par nous intéresser au héros principal du long métrage, le très stressé père de famille Grug. Dans la version originale, c'est le prolifique comédien Nicolas Cage qui lui prête sa voix. La grosse surprise, de taille pour l'une comme pour l'autre des deux versions francophones, c'est de constater avec une certaine stupeur que ce rôle principal n'a pas été attribué à une starlette du moment, particulièrement côté français qui s'est spécialisé dans un choix vocal dépendant souvent plus de la notoriété ponctuelle et éphémère d'une personnalité française plutôt que pour son réel talent de comédien. Plus étonnant encore, Barbara Tissier et Christine Séguin, respectivement directrices de plateau des versions française et québécoise, ont toutes les deux choisis de rappeler Dominique Collignon-Maurin et Benoit Rousseau. Ces deux comédiens ont tous les deux régulièrement prêtés leur voix à Nicolas Cage, de fait, ils maîtrisent à la perfection les intonations du comédien américain. Tous les deux se fondent donc parfaitement dans Grug. Pour autant, leurs interprétations n'est pas tout à fait la même. Dominique Collignon-Maurin tente, tout au long du film (sauf rares exceptions) de conserver sa voix naturelle et la module relativement peu. Il y a donc peu de surprise dans son interprétation, puisqu'il livre un travail aussi satisfaisant que s'il jouait tout autre rôle tenu par Nicolas Cage en français. Benoit Rousseau a un timbre de voix un peu plus grave, du coup, il apporte un côté caverneux à Grug. Là où les deux comédiens se rejoignent, c'est dans leur approche du personnage. Chacun d'eux commence le film en présentant Grug sous un air assez bourru, pour l'adoucir au fur et à mesure que le scénario progresse.

Pour le délicieux personnage d'Eep, les deux versions poursuivent dans leur même choix d'attribution de rôles. Côté français et canadien, Les Croods propose le rôle à deux comédiennes issues du monde du théâtre, à un détail près toutefois. Bérengère Krief, pour la version française, est aussi une humoriste. La version française choisi en effet de confier les deux rôles principaux à des humoristes, bien que le propos du long métrage ne le soit pas totalement. Cela se révèle donc quelquefois un peu incongru. Bérengère Krief donne à Eep un caractère renfrogné en perpétuel conflit avec son père Grug, remettant sans cesse en cause tout ce qu'il lui dit. Véronique Marchand, pour la version québécoise, lui donne au contraire un caractère simplement blasé. Mais même si la confrontation avec son père est inévitable, parce qu'elle rêve d'une vie différente de sa vision à lui, elle comprend tout à fait son raisonnement et lui fait confiance. Ce qui accentue totalement le désarroi du personnage à l'écran. Là où les deux comédiens se rejoignent, c'est au moment de donner à Eep son côté enfantin qui s'émerveille d'un rien. Même bonne surprise lorsque Eep dialogue avec le jeune garçon Guy qu'elle rencontre par hasard et auquel elle s'accroche jusqu'à la fin.

Martin Watier est la voix canadienne de Guy. Le comédien a déjà une longue carrière derrière lui dans le doublage de films d'animation lorsqu'il rejoint le casting de Les Croods. On lui doit par exemple le rôle de Quasimodo pour Disney, ce qui n'est pas rien ! Il réussit, sans aucune peine, à faire ressortir le sentiment de totale incompréhension de Guy (prononcé en toute logique "à la française", puisque c'est un prénom courant dans le monde francophone) pour cette exubérante famille qu'il juge, en toute objectivité, vraiment primitive. Sur la version française, c'est Kev Adams qui interprète Guy (cette fois prononcé inexplicablement à l'anglaise "ga-y-e" au point que cela en est risible). Le jeune humoriste français est passé de l'anonymat le plus total à la surexploitation médiatique en quelques semaines seulement. Un exploit qui m'a un peu laissé perplexe face à sa forme d'humour à laquelle je n'accroche pas du tout. Du coup, entre 2011 et 2013, son visage et sa voix apparaissaient à peu près sur tous les supports existants. En moins d'un an, il va même accumuler trois rôles pour des films d'animation. Guy en constitue son troisième essai. Cependant, là encore tout comme Martin Watier, il parvient à rendre Guy attachant. Dans la version française, il est tout aussi dépassé par l'imprévisibilité des Croods. Il donne l'impression d'être un jeune homme qui découvre soudain que sa nouvelle belle-famille est complètement détraquée !

Le film comptant assez peu de personnages de premier plan, Grug, Eep et Guy accaparent la plus grande présence vocale du film. Le reste de la famille Croods se contente donc principalement d'apporter fraîcheur et traits d'humour au long métrage. Il faut dire que cette famille est tellement déglinguée qu'il est assez difficile de pouvoir leur faire dire des choses faisant sens. Il n'empêche, dans cette curieuse famille, un de ses membres est sans nul doute le plus logique et, paradoxalement, le plus désopilant : c'est Grand-Mère ! Forte tête, qui ne parvient jamais à disparaître malgré tous les espoirs que Grug porte sur elle, Grand-Mère est sans nul doute la personne la plus lucide de toute la famille. Elle se contente principalement d'aligner... des évidences ou se moquer de son gendre ! Aussi étonnant que cela puisse paraître, Colette Veinhard, pour la version française, a plus ou moins été toujours cantonnée au rôle d'une vieille femme, régulièrement excentrique. Un quart de siècle plus tôt, elle était la grand-mère de Satsuki et Mei dans Mon voisin Totoro. Une décennie plus tard, elle était Clotho, l'une des Moires du film Hercule. L'année d'après, elle reprenait le rôle de la vieille sorcière Griotte pour la version redoublée de Taram et le Chaudron magique. Bref, Colette Veinhard maîtrise parfaitement les foldingues ! Pour la version québécoise, c'est à peu près la même chose. Élisabeth Chouvalidzé, qui est d'ailleurs la seconde actrice ayant aussi participé à Le Bossu de Notre-Dame, se fond avec talent dans la vieille bique que peut être la Grand-Mère Croods.

Ugga peut être défini comme le personnage de raison dans la famille Croods, c'est elle qui tempère le reste de sa famille et tente de trouver le juste équilibre entre Grug et Eep. C'est aussi la première à délaisser son homme quand une opportunité, plus jeune, se place entre eux soit dit en passant ! Un cas, Nathalie Coupal (Canada), comme dans l'autre, Françoise Vallon (France), Ugga est un personnage plutôt effacé dans le film qui a assez peu de répliques pertinentes. Elle n'est plus ou moins là que parce qu'il faut bien une mère dans la famille. Tout du moins, c'est ce que suggère le traitement du personnage par Dreamworks Animation pour son film. Du coup, la seule chose que l'on peut comparer, c'est que Nathalie Coupal donne un côté plus jeune à Ugga que Françoise Vallon. C'est tout malheureusement. Concernant l'ultime personnage à présenter, Thunk, c'est la situation inverse. Le bouffon de service, qui ne sert qu'à accumuler des pitreries en tout genre, semble plus âgé (et donc plus benet) dans la version québécoise interprété par Gabriel Lessard, et plus jeune (et donc plus abruti) lorsque c'est Benjamin Bollen qui s'y colle dans la version française. Avant de passer à la suite, évoquons quand même le cas de Belt et de Sandy. Tous deux sont joués par leurs interprètes originaux, à savoir Chris Sanders et Randy Thorn. Pour autant, Belt, tout comme Sandy, prononcent tous les deux une seule ligne de dialogue, en français dans les deux cas, dont aucun des comédiens n'est cependant crédité pour leurs uniques lignes de texte !

Pour terminer ce tour d'horizon comparatif de doublage de Les Croods, je souhaitais évoquer les différents choix qui ont été fait en terme d'adaptation des dialogues. La version québécoise fait mouche en faisant preuve d'une plus grande imagination loufoque particulièrement quand il s'agit de nommer certaines inventions de Guy ou de Grug. Le succulent "Carroche", baptisé par Grug pour son gros rocher qui roule, est particulièrement savoureux, tout comme sa "Serpenture auto-ajustable" ou encore sa "Caraverne". Sur ces points particuliers, la version française préfère jouer la carte des anachronismes, en usant de termes bien modernes. Il n'empêche, cela fonctionne aussi très bien puisque la version française se permet ainsi d'être cocasse notamment quand il sera question de prendre un "Instantané" ! Du coup, versions québécoise et française font clairement jeu égal sur le film, à des degrés divers, mais d'excellente qualité dans tous les cas de figure !

17 mars 2017 par Olikos