Doublage : Qui veut la peau de Roger Rabbit

Si l'on retient communément que le film Oliver & compagnie est le tout premier grand classique de Walt Disney ayant bénéficié d'un doublage québécois, il est un autre film d'animation qui l'a précédé de seulement quelques mois : Qui veut la peau de Roger Rabbit. C'est Vincent Davy qui eut la lourde tâche d'être directeur de plateau et adaptateur pour s'occuper (pour la première fois) d'un film d'animation de Disney spécifiquement pour le public québécois. Qui veut la peau de Roger Rabbit n'est clairement pas la meilleure carte à son actif, et on remarque que son travail s'améliorera un peu dans Oliver & compagnie, puis surtout dans La petite sirène et Aladdin qu'il dirigea également. Il contribuera par la suite assez régulièrement à des films Disney, dont par exemple Pocahontas ou le plus récent "Prince of Persia : Les sables du temps".

Sans être foncièrement mauvais, le doublage québécois de Qui veut la peau de Roger Rabbit trahit surtout un tâtonnement. Les comédiens sont tous relativement bons dans leurs rôles respectifs, mais on ressent très nettement une absence d'investissement de chacun dans leur personnage. Pour donner un exemple, Roger Rabbit possède des voix globalement proches en québécois et en français (avec ce cheveu sur la langue caractéristique), mais là où Luq Hamet donne une énergie burlesque inimitable rien que par son goût naturel pour les dessins animés et son talent inné de comique (il dirigea par exemple l'émission pour jeunesse Hanna Barbera Dingue Dong pendant 6 ans dans lequel ils n'hésitaient pas à revêtir des costumes délirants), Sébastien Dhavernas est beaucoup trop sage et lisse pour parvenir à brosser le côté fou de Roger Rabbit. Même chose en ce qui concerne Jessica Rabbit, Tania Rorrens (version française) fait jouer la carte sulfureuse mais aussi sensible du personnage, tandis que Louise Portal (version québécoise) se contente simplement d'accentuer son aspect femme fatale.

On retiendra cependant que si les interprétations de Marc de Georgi et de Ronald France sont diamétralement opposées sur Eddie Valiant, tous les deux s'accordent parfaitement pour faire ressortir par leurs seules voix le détective bourru que l'on voit à l'écran. La relation que Eddie Valiant entretient avec Roger est très agréable en version québécoise, la version française apportant toutefois une relation un soupçon plus amusante car Marc de Georgi est entraîné malgré lui par les pitreries vocales de Luq Hamet et ne peut donc pas vraiment s'empêcher d'en faire aussi des tonnes, pour notre plus grand plaisir. Aux côtés d'Eddie, on croise aussi dans Qui veut la peau de Roger Rabbit un personnage féminin très intéressant : Dolores. Dolores, qui a partagé de nombreuses années une relation particulière avec Eddie au point de ne plus savoir où elle en est aujourd'hui, est très bien jouée par Madeleine Arsenault dans la version québécoise. Par affinité à la version française, je citerai spontanément Denise Metmer sur Dolores par préférence, mais j'admets volontiers que Madeleine Arsenault imprègne parfaitement ce rôle.

Si l'on sort des personnages principaux de l'intrigue de Qui veut la peau de Roger Rabbit pour se concentrer sur les rôles secondaires, là encore la version québécoise a un peu de mal à s'imposer. Cette fois, la qualité des dialogues n'est résolument en rien dans l'affaire. Daffy Duck, Mickey Mouse, Sam le pirate, Betty Boot ou encore Bugs Bunny et Donald Duck retrouvent en version française les voix officielles de ces personnages à l'époque (Ce sera sans aucun doute leur dernière contribution majeure puisque début 1990 quand Warner a restauré ses cartoons, tous ont été redoublés. Même chose quasiment côté Disney), aussi il devient assez difficile de s'acclimater avec leurs voix québécoises qui ne correspondent pas avec ce que nous connaissions pendant une décennie avant Qui veut la peau de Roger Rabbit. Les comédiens français connaissent les personnages sur le bout des doigts, et même s'il n'ont qu'une ligne de dialogue, cela fait mouche. Mais il n'empêche que les comédiens québécois offrent de justes interprétations, qui restent très en dessous des comédiens français, et ceci même si tous ces personnages ont de nos jours des voix différentes.

Qui veut la peau de Roger Rabbit est donc en version québécoise principalement un premier exercice, plutôt bon, d'adapter pour la province canadienne francophone l'univers très particulier des films d'animation produits par les studios Disney. Mais elle se fait entièrement voler la vedette par la version française dont l'énergie débordante et le burlesque improvisé remporte l'adhésion immédiate du spectateur. Est-ce là la raison de Disney Canada de son désamour pour ce doublage depuis 1995 (dernière sortie VHS) ? La version québécoise n'a en effet actuellement l'honneur que de (rares) diffusions télévisées, et aucun DVD distribué dans le commerce là bas ne la propose plus, à l'exception d'une unique édition américaine aujourd'hui introuvable. Bien que la version québécoise soit qualitativement inférieure à la version française, je trouve dommageable de ne plus avoir la possibilité de vivre une expérience cinématographique différente que seule cette version québécoise est capable de proposer.

10 novembre 2011 par Olikos